
Le dernier film de Christopher Nolan est à coup sûr le meilleur "blockbuster d'auteur" jamais réalisé à ce jour. Un film tortueux basé sur un scénario époustouflant et abyssal, et en même temps une œuvre esthétique à la portée purement cinématographique. Inception est le chef-d'œuvre de cette décennie, le film qui réconcilie enfin deux façons d'envisager le cinéma : le cérébral et le viscéral.
Inception peut être vu comme la victoire d'un certain cinéma sur un autre. La preuve irréfutable que le "nouveau nouvel Hollywood" nous élève plus haut que la "new wave" du cinéma indépendant US. Preuve que les descendants néoclassique du cinéma des Spielberg, Coppola et Scorsese, sont plus à trouver chez les Abrams, Shyamalan et Nolan, que sur la prétentieuse brochette "nouvellevague" (en français dans le texte) Anderson-Coppola (fille)-Russell. Preuve qu'un énorme budget n'entraîne pas les pires folies. Ou alors si, c'est tout comme : au contraire, Inception peut être vu comme une énorme blague, un grand film malade comme on n'en avait plus vu de puis 2001 de Kubrick.
Et Dieu sait si Nolan a tout pour être comparé à Kubrick. Si on avait bien senti dans la séquence initiale de son Dark Knight, une influence très nette de L'Ultime razzia, c'est tout le cinéma de Nolan qui prend source dans les codes du film noir. Noir comme l'histoire d'Inception, tâche d'encre indélébile qui vous poursuit des semaines après le film. Mais noir aussi comme la mise en scène du réalisateur britannique. A la manière d'un Kubrick, lui aussi citoyen de sa majesté, Nolan met en scène de façon très froide, presque austère, des scènes d'une ampleur pourtant surréaliste. C'est dans ce décalage entre la froideur métallique de sa mise en scène (qui se perpétue tout autant dans la photographie bleu-de-nuit incroyable de Wally Pfister) et l'épaisseur mélodramatique de ses personnages engagés dans un cheminement abyssal, que réside le réside le pouvoir hypnotique du film. Sans parler de son pouvoir synthétique dépassant toutes les frontières : Inception c'est Matrix rencontrant James Bond (pour l'exotisme), rencontrant Ocean's eleven (pour le film de genre de braquage), rencontrant surtout aussi Mulholland Drive. En effet, pour la première fois, un Nolan est presque charnel, et donc lynchien. N'oublions pas aussi que, pour le cinéaste fan de méditation transcendantale, la création est un champ universel dans lequel nous sommes tous reliés.
Inception est surtout la consécration d'un scénariste. Ou plutôt de deux. Christopher Nolan, véritable démiurge des temps modernes, et son frère Jonathan, l'homme de l'ombre. Tous les deux ont écrit là un scénario formellement ultra-cinématographique, imaginé et pensé sur grand écran, mais surtout une histoire barrée, allant loin, très loin, trop loin. Ils ont pondu la plus invraisemblable affaire de tous les temps, une histoire qui n'a que besoin de suggérer pour atterrir sur le terrain du métaphysique ("limbes"). Un scénario qui, certes, explique, mais laisse imagine un monde de possibilités sans limites. Un Alice in Wonderland freudien post-moderne sous un mélange d'amphétamines, d'acides, d'ecsta et de cocaïne. On sent que Di Caprio, double-créateur du cinéaste dans le film (avec tous les deux leurs coupes de cheveux de maquereau rital), a lui aussi plongé son nez d'excité dans un bon gros rail de poudre blanche. C'est de la pure création, ou "pure creation" comme le dit le personnage d'Ariadne. Parce qu'il va très loin et prouve au passage que, plus il a d'argent (la Warner lui offre tout), plus il est bon, là où la plupart des réalisateurs se perdent sur le terrain de la mégalomanie, Nolan a créé un film de malade mental, celui d'un quasi-autiste grand baron de la dope. "J'ai dépensé sans compter" disait le créateur de Jurassic Park John Hammond dans le film du même nom. Nolan a lui aussi dépensé sans compter pour créer son Jurassic Park, un Jurassic Park démesuré, fou et pourtant à la mécanique et à la simplicité limpides. Tout est possible avec l'argent de la Warner, tout est possible en rêve aussi. Jusqu'à nous faire prendre conscience qu'un morceau de Piaf vaut plus qu'une baffe en pleine gueule sous anxiolytiques.
Finalement, Inception s'apparente beaucoup à une autre œuvre marquante ayant pris fin (physiquement seulement) cette année : LOST. Les deux n'hésitant jamais à aller toujours plus loin dans l'esquisse d'une mythologie (qu'elle soit religieuse pour LOST ou freudienne pour Inception) puissante et à laisser ouverte la valse des interprétations. Ce n'est pas pour rien que, depuis la sortie du film de Nolan, le scénariste lostie Damon Lindelof le couvre de compliments. Leurs œuvres sont certes bigger than life, mais gardent la grandeur d'âme de ne jamais être lénifiants. Comme l'analysait Lindelof, la fin d'Inception, signifie avant tout que l'histoire est finie, au moment même où surgit le fondu au noir (piqué aux Sopranos au passage). Après le temps du rêve, vient celui de l'interprétation de ceux-ci. Finalement, en 2h30 Nolan ne fait que remettre Freud à sa place.
Avec Leonardo DiCaprio, Marion Cotillard, Ellen Page, ...
Année de production : 2010



















